Naissance d’une guitare « zombie » : la Stratocaster Frankenstein ou « Frankenstrat » d’Eddie Van Halen

Nassim Pascotto

Nassim Pascotto

Publié le 29 août 2025 29/8/25Reading time14 min.
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Genèse d’une guitare légendaire : l’idée d’une « Super Strat »

Au milieu des années 1970, Eddie Van Halen n’est pas encore l’icône planétaire qu’il deviendra. Il est surtout un jeune musicien obsédé par un idéal sonore précis : obtenir la puissance saturée et le sustain des Gibson équipées de humbuckers, tout en conservant la jouabilité, la souplesse de vibrato et l’ergonomie d’une Fender Stratocaster. Problème : à l’époque, aucun modèle de série ne propose cette combinaison. La Strat est maniable mais trop sage avec ses micros simples, la Les Paul sonne fort mais pèse lourd et n’offre pas de vibrato pour les écarts vertigineux qu’Eddie imagine déjà sur scène.

Plutôt que de transiger, Eddie tranche : il fabriquera lui-même l’instrument qu’il n’arrive pas à acheter. En 1977, il déniche un corps de Stratocaster déclassé (un “factory second”) pour 50 $, en frêne des marais du Nord, déjà routé pour trois simple bobinage. Loin de l’obsession de la pièce parfaite, il assume les défauts esthétiques (un nœud dans le bois) qui ont fait baisser le prix. Il lui associe un manche en érable d’une seule pièce à grande tête style Fender CBS pour 80 $. Ce duo modeste — et presque anonyme — posera les bases d’une révolution.

Dans le garage familial de Pasadena, Eddie passe à l’action. Au ciseau à bois, il élargit la défonce du corps pour y loger un humbucker Gibson PAF récupéré sur sa Gibson ES-335 de 1961. Il n’installe pas le micro droit : il l’oriente de biais afin d’aligner au mieux les plots avec l’écartement des cordes au chevalet de style Fender. Ce détail visuel deviendra l’une des signatures de la Frankenstrat, et surtout une solution pratique pour concilier un micro Gibson avec une mécanique Fender.

Autre idée géniale née du pragmatisme : pour calmer les larsens et le feedback microphonique à haut gain, Eddie potte son PAF dans de la cire de paraffine fondue… dans une boîte de café ! Une fois la cire solidifiée, le bobinage est mécaniquement stabilisé, ce qui permet de jouer fort, avec beaucoup de distorsion, sans hurlements incontrôlés. À l’époque, cette technique de potting est loin d’être un standard ; chez Eddie, c’est juste du bon sens de bricoleur. Ce mélange d’intuition, de curiosité et d’audace fait éclore l’idée même de “Super Strat” : une guitare au format Stratocaster, mais survitaminée par un humbucker et des solutions techniques taillées pour un jeu moderne. La suite de l’histoire montrera que ce geste artisanal allait redessiner les lignes de la lutherie électrique des années 1980.

Construction artisanale : un assemblage unique de pièces modifiées

La Frankenstrat n’est pas une simple Strat “upgradée” : c’est un prototype vivant que son créateur a ajusté sans cesse. Eddie lui greffe d’abord un vibrato Fender vintage (issu d’une Strat de 1961), qu’il règle de façon “down only” : plaque du bloc contre la table, lames bien en appui, afin que le tremolo ne remonte pas quand on relâche la tension. Objectif : retrouver toujours le point de repos au même endroit, donc un accordage plus stable après les dive bombs et autres acrobaties.


Sur le plan de l’électronique, il tranche net dans le superflu. Exit les potentiomètres de tonalité et le sélecteur : il ne conserve qu’un seul volume relié directement au humbucker chevalet. Moins de composants, moins de pertes : le signal est nu, fort et immédiat. Plaisir malicieux, il coiffe ce volume d’un bouton blanc “Tone”. La boutade devient culte et résume la philosophie d’Eddie : si c’est inutile, on s’en passe. Comme le corps était pré-routé pour trois micros, Eddie fabrique un pickguard noir partiel — parfois présenté comme découpé dans du plastique ou même dans un vieux disque vinyle — pour masquer les cavités inutilisées. Plus tard, au moment de la livrée rouge, il retirera ce cache pour laisser visibles les évidements… mais en y glissant des leurres.

Car une autre pièce du puzzle, c’est l’art de désinformer. Tandis que la curiosité autour de son son grandit, Eddie visse un faux micro en position manche et un faux sélecteur 5 positions de travers, non reliés à quoi que ce soit. De loin, la guitare a l’air plus complexe qu’elle ne l’est ; en réalité, tout converge vers la simplicité et l’efficacité du humbucker chevalet. Cette mise en scène brouille les pistes, nourrit la légende et décourage les copieurs.

Au final, la Frankenstrat est un système cohérent : vibrato bridé pour la stabilité, câblage minimal pour la puissance, ergonomie de Strat pour le confort, humbucker pour la densité… L’outil est affûté pour le jeu d’Eddie, pas pour se conformer à un cahier des charges de catalogue.

L’évolution de la Frankenstrat : peintures, modifications et surnom

L’évolution esthétique de la Frankenstrat est aussi spectaculaire que sa construction. D’abord peinte en noir, elle passe en noir-et-blanc rayé dès 1977, par superposition de rubans adhésifs et de couches de peinture. Ce motif graphique frappe l’imaginaire et s’impose dès la sortie du premier album Van Halen (1978). La guitare devient une icône visuelle autant qu’un outil sonore.

En 1979, Eddie rebat les cartes. Avant la tournée de Van Halen II, il ponce et repeint par-dessus : rouge vif (peinture Schwinn pour vélos), toujours avec la méthode du ruban. En retirant les bandes, les rayures noires et blanches affleurent sous le rouge. Le rendu est brut, nerveux, tricolore — il deviendra l’image définitive de la Frankenstrat. Une particularité amusante : avec le temps, la sous-couche blanche interagit et certains rouges tirent un peu sur le rose, accentuant le caractère relic naturel de l’instrument.

Côté matériel, la bascule majeure arrive autour de 1980 : Eddie adopte un Floyd Rose (alors au stade de prototype) avec double blocagesillet et chevalet — ce qui autorise des écarts d’intonation extrêmes sans détuner la guitare. Bricoleur jusqu’au bout, il visse derrière le vibrato une pièce de 25 cents datée de 1971 pour servir de cale : elle empêche le bloc de basculer trop en arrière. Ce détail visuel deviendra au fil des photos un symbole de la guitare, au point d’être repris sur les répliques officielles.

Eddie remplace aussi les attaches sangle par de grosses vis à œillet, vissées dans le corps pour une sécurité antidéboîtement pendant les sauts et les moulinets. À l’arrière, il colle des réflecteurs de vélo : en concert, il lui arrive d’orienter la guitare vers les projecteurs pour renvoyer des faisceaux lumineux vers le public. Et comme la scène est rude, il change plusieurs fois de manche au fil des années (parfois en provenance de Kramer), mais conserve les mécaniques Schaller qu’il affectionne.

C’est à la charnière 1979-1980 que la guitare prend le surnom “Frankenstein” ; par contraction avec Stratocaster, la communauté popularise “Frankenstrat”. Eddie, lui, continue de dire “my baby”. C’est tout lui : quand la planète rock parle mythe, lui parle d’une compagnonne de route.

Impact sur l’industrie de la guitare et héritage d’une icône

L’apparition de la Frankenstrat est un tournant. Elle consacre l’idée que l’instrument n’est pas figé mais modulable : on peut sculpter son son en sculptant la guitare. Dans son sillage naissent — et explosent dans les années 1980 — les Super Strats : des silhouettes de Stratocaster à humbucker, vibrato haute amplitude et décos flamboyantes. Kramer (avec qui Eddie s’associe officiellement en 1983), Charvel, Jackson, Ibanez (avec la lignée des modèles au tempérament metal) : toute l’industrie s’empare de cette grammaire.

Sur le plan musical, la Frankenstrat imprime sa patte sur les premiers albums de Van Halen. Le tapping volcanique de Eruption, la précision de Ain’t Talkin’ ’Bout Love, l’énergie de You Really Got Me… Ce grain à la fois chaud, agressif et lisible devient indissociable du groupe. L’alchimie entre une électronique simplifiée et un vibrato dompté permet à Eddie d’aller plus loin que les autres dans les harmoniques, les glissandi furieux ou les chutes libres de hauteur.

Dans le public, l’instrument déclenche une vague de DIY. Dès la fin des années 1970, on voit fleurir des répliques maison ; les fans scotchent, peignent, poncent, testent des micros, bricolent des pickguards… La mode du “dental tape” (on colle du ruban puis on repeint pour obtenir les rayures) se répand. Pour beaucoup, copier la déco n’est que la porte d’entrée : l’essentiel est de comprendre la logique qui a guidé Eddie — alléger le trajet électronique, verrouiller l’accordage, faire parler le humbucker.

À long terme, la Frankenstrat change la manière dont on pense une guitare électrique : elle n’est plus un objet figé mais une plateforme. La personnalisation devient une pratique courante, pas une excentricité. Et la ligne esthétique — rayures, relic, détails utilitaires assumés — ouvre la voie à des instruments moins lisses, plus habités.

Des répliques officielles à la version moderne EVH Frankie

Il faudra pourtant attendre 2007 pour qu’apparaisse une réplique officielle de la Frankenstrat. La Fender Custom Shop réalise, main dans la main avec Eddie, la EVH Frankenstein™ Replica : 300 exemplaires, reproduction au détail près, vendus autour de 25 000 $. Corps en frêne, manche érable vissé, vieillissement poussé pour mimer chaque éraflure, impact et brûlure de cigarette, pièce de 25 cents (1971) vissée derrière le Floyd, humbucker custom bobiné par Seymour Duncan pour EVH, bouton unique “Tone” pour le volume, mécaniques Schaller vieillies, faux micro manche et faux sélecteur : tout y est. Ces guitares, pensées pour les collectionneurs, deviennent instantanément des Saint-Graals. Eddie tient aussi à une version jouable et abordable. D’où la gamme EVH Striped Series, qui décline ses rayures mythiques sur des instruments de milieu de gamme. En 2020, arrive la Striped Series Frankenstein “Frankie” : la petite sœur officielle de la légende, conçue pour la scène et le studio sans le tarif muséal.

Ce que propose la Striped Series Frankie

Corps : style Stratocaster en tilleul (basswood), finition satin relic rouge à rayures blanches/noires. Le choix du tilleul sert l’équilibre : instrument léger, dynamique réactive, parfait pour des plans rapides et l’attaque franche.

Manche : érable quartersawn (sciage sur quartier) vissé (bolt-on), renforts en graphite pour la stabilité. Profil EVH “C” modifié avec une épaisseur progressive (env. 0,79″ à la 3e frette puis 0,825″ à la 12e) : assez de matière pour le sustain, assez de finesse pour la vélocité. Finition huilée au dos pour un glissé naturel.

Touche : érable, radius composé 12″–16″ : plus arrondie près du sillet pour les accords et la tenue main gauche, plus plate dans les aigus pour les bends et le vibrato large sans frise. 22 frettes jumbo : de quoi pousser l’intonation avec autorité. Diapason 25,5″ façon Fender pour l’attaque et la tension typiques.

Sillet : Floyd Rose R3 à blocage (43 mm), première clé de la stabilité d’accord lors des folies de tremolo.

Électronique : un seul EVH Wolfgang humbucker (aimants Alnico 2) monté directement dans le corps (direct mount) en position chevalet, pour maximiser la transmission mécanique et le punch. Le corps est routé HSS comme l’original, mais seul le humbucker est actif. Faux micro manche et faux sélecteur 5 positions vissé de travers au milieu : clin d’œil assumé à la supercherie d’Eddie. Un unique potentiomètre de 500 k étiqueté “Tone” sert de volume, câblé direct pour ne pas manger le haut du spectre.

Chevalet / vibrato : Floyd Rose EVH (série 1000) double verrouillage, pontets acier et gros bloc laiton pour le sustain. Logo EVH gravé. Intègre le D-Tuna sur la corde de Mi grave : on tire/pousse et l’on passe instantanément de l’accordage standard au Drop D, idéal pour les riffs à la Unchained.

Accastillage : chrome relic, mécaniques à bain d’huile (type Gotoh), plaque de manche EVH. Pickguard noir partiel façon “Frankie”, jack de type Strat sur le dessus, attaches courroie standards (remplaçables par des œillets pour les puristes).

Produit

Ce que propose la Striped Series Frankie

Conçue pour jouer, la Striped Series Frankie revendique l’esprit de l’originale sans prétendre être une copie 100 %. Elle reprend l’ADN — look, simpleté, humbucker qui croque, Floyd qui encaisse, D-Tuna pratique — et le propose dans un instrument fiable, réactif, pensé pour la scène comme pour la maison. Surtout, elle démocratise un brin de mythe autour des 2000 € : pour beaucoup, c’est la porte d’entrée la plus concrète vers le langage sonore d’EVH.

Conclusion : Le mythe de la Frankenstrat, de la scène au musée

Quarante ans plus tard, la Frankenstrat reste un totem. Elle raconte l’histoire d’un son rêvé, construit à la main, avec des pièces modestes, des idées claires et une détermination peu commune. Elle prouve qu’un musicien peut réinventer son outil et, ce faisant, réinventer sa musique.

Après la disparition d’Eddie en octobre 2020, l’originale prend sa retraite des stades. Elle rejoint les collections du Smithsonian’s National Museum of American History, consacrée comme un artefact de la culture américaine, et avait déjà trôné au Metropolitan Museum of Art de New York lors de l’exposition Play It Loud en 2019. Voir cette guitare bricolée présentée comme une œuvre résume sa portée : la Frankenstrat dépasse l’objet, c’est un symbole.

Son héritage est double. D’un côté, elle a fait exploser la personnalisation des guitares électriques : humbuckers sur des Strats, vibratos haute amplitude, routing custom, câblage minimal, designs personnels. De l’autre, elle a inscrit un idiome sonoredrive chaud, harmoniques en cloche, attaque tranchante, sustain chantant — qui a marqué des générations de guitaristes. Et grâce aux répliques et à la Striped Series Frankie, ce langage reste jouable aujourd’hui par le plus grand nombre.

La Stratocaster “Frankenstein”, dite Frankenstrat, n’est pas qu’une guitare culte. C’est un mode d’emploi pour qui veut oser : si l’instrument qui t’habite n’existe pas, fabrique-le. Épure ce qui freine, renforce ce qui sert, triche un peu si ça protège ta trouvaille, et surtout, joue. Car au bout du compte, la Frankenstrat n’a pas simplement changé la forme de la guitare : elle a changé notre façon de la penser.


Sources

  • evhgear.com
  • en.wikipedia.org
  • metmuseum.org
  • sweetwater.com
  • vhnd.com
  • stringjoy.com

Écrit par

Nassim Pascotto

Nassim Pascotto

Rédacteur @Woodbrass