


Dans l’industrie musicale, le rôle de manager reste souvent dans l’angle mort. Pourtant, c’est un métier où se jouent de grands enjeux : protéger un artiste, l’aider à grandir, poser un cadre quand tout s’accélère, garder le cap quand les projecteurs s’allument. Un travail fait d’intuition, de stratégie, de patience — et d’une implication émotionnelle rarement visible de l’extérieur.
Pour ce nouvel épisode de Tales, on a rencontré Mathilde Malta, figure montante du management et de la direction artistique. Après un parcours qui l’a menée de la curation musicale aux labels indépendants, elle accompagne aujourd’hui des artistes avec une vision fine et engagée du métier. Elle est notamment la manageuse de Yoa, révélée sur scène et récemment récompensée aux Victoires de la musique — l’aboutissement de plusieurs années de travail.
Mathilde raconte ses débuts, ses choix, la réalité concrète du management aujourd’hui, les équilibres à trouver entre proximité humaine et décisions stratégiques, et la manière dont le métier évolue à l’ère de l’indépendance artistique.
Les artistes sous l’aile de Mathilde
L’interview Tales
Tes premiers souvenirs de musique ?
À la maison, on écoutait de la musique tous les matins et tous les week-ends. Mon père
mettait des disques avant l’école, on écoutait dans le salon avec mon petit frère, puis dans
la voiture jusqu’à la grille. C’était Alain Bashung, Niagara, Outkast, Kanye West, un peu de
tout. Et au collège-lycée, j’étais celle qui faisait découvrir des groupes à mes potes sur
MySpace. La musique a toujours été centrale.
Tu écoutais quoi ado ? Est ce que tu réécoutes tout ça aujourd’hui ?
Je réécoute plus volontiers mes albums de lycée ou de collège que ceux de l’enfance :
Phoenix, The Rapture, The Drums… Toute cette vague indie rock qui revient aujourd’hui.
À quel moment tu t’es dit : « je vais bosser dans la musique » ?
C’est venu tard. Chez moi, la musique, c’était culturel mais pas un métier. J’ai fait des
études de communication, comme beaucoup. Mais en arrivant à Paris, j’ai commencé à
sortir, à m’intéresser à la scène électronique, aux labels, aux collectifs. J’étais fascinée. Un
jour, j’ai dit à mes potes : « Moi aussi, j’ai envie de bosser là-dedans, mais je ne sais pas par
où commencer. » Et une rencontre m’a permis de décrocher un stage chez radioooo.com,
une appli de curation musicale par pays et époque. C’est là que tout a commencé.
Tu peux retracer les grandes étapes de ton parcours ?
J’ai donc commencé chez radioooo.com, J’y suis restée plusieurs années. Au début, je
faisais du back-office, puis j’ai évolué vers la curation musicale et le montage d’opérations
avec des labels, notamment de musique électronique. C’était hyper formateur, j’ai développé
une culture musicale très large.
Ensuite, je suis arrivée chez Ekleroshock, un label où je suis restée sept ans. J’ai
commencé comme assistante chef de projet, puis chef de projet, puis directrice artistique.
Dans un label indé, tu touches à tout, tu apprends énormément.
Et le management est venu un peu par hasard. J’ai découvert Yoa avec une chanson qui
m’a bouleversée. On a commencé à échanger, écouter de la musique ensemble, et assez
naturellement, ça a débouché sur une collaboration. Aujourd’hui, je suis manageuse, cheffe
de projet et label manager en freelance.
Yoa a remporté une Victoire de la musique en 2024. Tu peux nous raconter ?
On bosse ensemble depuis 4 ans. Elle a sorti son premier album récemment — un moment
fort. Quelques semaines plus tard, elle remporte la Victoire de la révélation scène. C’était un
symbole très fort, une reconnaissance pour elle comme pour moi. Quatre ans de travail
acharné. Sur le plan artistique, elle mérite mille fois. C’est une performeuse exceptionnelle,
hypnotique sur scène. C’était très émouvant.
Et concrètement, c’est quoi ton rôle de manageuse ?
C’est être le bras droit de l’artiste. L’accompagner, le protéger, le faire grandir, l’aider à
prendre les bonnes décisions, rencontrer les bons partenaires.
Il y a plusieurs profils de managers. Moi, je suis plutôt sur la stratégie et la direction
artistique. Pour l’administratif et le juridique, je m’entoure de pros. Le plus dur, c’est de poser
des limites, de ne pas devenir « juste » la meilleure pote. C’est un métier d’équilibre.
Tu sens que le métier de manager évolue ?
Oui, énormément. Beaucoup d’artistes sont indépendants, structurent leur propre carrière.
Le manager devient presque dirigeant de société. Et pourtant, c’est un métier encore peu
reconnu, mal structuré.
Aujourd’hui, on essaie d’avancer ensemble. Il y a l’association UMAN, qui vise à codifier le
métier, poser des cadres, faire reconnaître notre rôle. Parce que vivre uniquement du
management, surtout quand on accompagne des artistes en développement, c’est un
challenge.
Tu cumules les casquettes. C’est par envie ou par nécessité ?
Le fait d’être multi-casquettes, ça correspond autant à ma personnalité qu’à une réalité
financière. J’aime bien faire plein de choses différentes, ça me nourrit, ça me permet
d’apprendre autrement, de voir comment différentes équipes fonctionnent, et de m’en
inspirer pour les artistes avec qui je travaille. C’est important pour moi aussi d’assurer une
stabilité. Je travaille avec plusieurs artistes, dont S Diamah, une productrice de musique
électronique, et Billie. Mener plusieurs projets en parallèle, c’est ce qui me permet de tenir
dans la durée.
Un artiste que tu rêverais de manager ?
Rosalía. Elle est au-dessus. Artistiquement, scéniquement. Elle a une trajectoire incroyable.
Un feat rêvé pour Yoa ?
FKA Twigs.
Et si tu pouvais téléporter ton bureau n’importe où ?
Londres, sans hésiter. Il y a une vraie culture musicale là-bas. Tu rentres dans un bar, y’a un
live. Tu vas dans un magasin, y’a une playlist folle. L’émulation est palpable et j’adore ça !






