Sonny Rollins s’éteint à 95 ans : le jazz perd son dernier colosse

Ce qu’il faut retenir
- Sonny Rollins, surnommé le « colosse du saxophone », s’est éteint lundi 25 mai 2026 à 95 ans dans sa maison de Woodstock (NY).
- Il était la dernière grande figure encore vivante de l’âge d’or du jazz, aux côtés de Coltrane, Parker et Hawkins.
- Son album Saxophone Colossus (1956) reste l’une des pierres angulaires du hard bop et du jazz moderne.
- Pionnier du trio sans piano, improvisateur génial, il a influencé sept décennies de saxophonistes.
Il y a des disques que je me suis repassé en boucle pour comprendre ce que veut dire « phraser ». Saxophone Colossus en fait partie. Apprendre le sax ténor sans passer par St. Thomas ou Blue 7, c’est un peu comme apprendre la guitare en zappant Hendrix. Sonny Rollins, c’était plus qu’un musicien : c’était une boussole sonore, un repère pour des générations de souffleurs. Retour sur la trajectoire d’un géant qui aura tenu son embouchure pendant près de soixante-dix ans.
Un prodige de Harlem devenu légende
Né Walter Theodore Rollins le 7 septembre 1930 à New York, Sonny Rollins grandit au cœur de Harlem, en pleine effervescence culturelle. À peine majeur, il tape déjà le bœuf avec les pointures du bebop : Bud Powell, Thelonious Monk, J.J. Johnson. À 20 ans, il enregistre déjà aux côtés de Miles Davis. Charlie Parker, son idole de jeunesse, devient un ami. Bref, le gamin a une oreille hors norme et une assurance déconcertante.
En 1956, il pose la pierre angulaire de sa carrière avec Saxophone Colossus, enregistré en une seule session de trois heures avec Max Roach à la batterie et Tommy Flanagan au piano. Le titre d’ouverture, St. Thomas, calypso lumineux puisé dans ses racines caribéennes, deviendra un standard absolu.
Plusieurs des compositions de Rollins sont devenues des standards du jazz incontournables : St. Thomas, Oleo, Doxy ou encore Airegin. Si tu travailles le jazz aujourd’hui, tu joues forcément du Rollins sans toujours le savoir.
Le pont de Williamsburg, une retraite mythique
L’histoire est connue de tous les jazzmen. À la fin des années 50, au sommet de sa gloire, Rollins disparaît. Il refuse les contrats, range les disques. Pourquoi ? Il estime qu’il doit progresser. Pendant deux ans, il va travailler son saxophone sur le pont de Williamsburg, à New York, pour ne déranger personne dans son immeuble. Quand il revient en 1962, c’est avec un album qui porte le nom du pont en question : The Bridge. Le geste est devenu une parabole pour des générations de musiciens.
Un improvisateur libre comme personne
Ce qui distingue Rollins, c’est son rapport à l’improvisation. Là où d’autres construisent des solos comme on bâtit une maison, lui prend des routes secondaires, fait des détours, cite une chanson populaire en plein chorus. Il a popularisé le trio sax-contrebasse-batterie, sans piano, pour s’offrir une liberté harmonique totale.
Sa discographie est un océan. Quelques repères pour s’y plonger :
- Saxophone Colossus (1956) — l’entrée obligatoire
- Tenor Madness (1956) — le seul album où il croise le fer avec John Coltrane
- Way Out West (1957) — sax, contrebasse, batterie : la formule trio mise au point
- Freedom Suite (1958) — premier album hard bop ouvertement engagé contre la ségrégation
- A Night at the Village Vanguard (1957) — le live de référence
Pour bosser ton phrasé à la Rollins, mets-toi sur Blue 7 et écoute comment il développe un seul motif sur plusieurs minutes. C’est la masterclass d’improvisation thématique. Repique-le lentement, ça vaut tous les exercices de gammes.
Un héritage qui traverse les générations
Rollins n’a jamais cessé d’expérimenter. Funk, R&B, calypso, musique classique avec son Concerto pour saxophone et orchestre : il refusait de se figer. Couvert d’honneurs (National Medal of Arts en 2010 remise par Barack Obama, Kennedy Center Honor en 2011, Polar Music Prize en 2007), il aura tenu jusqu’à plus de 80 ans avant que des problèmes respiratoires ne l’éloignent définitivement de la scène en 2014.
Avec sa disparition, c’est le dernier témoin direct de la révolution bebop qui s’en va. Une page se tourne pour de bon.
L’écho d’un souffle
Sonny Rollins disait de lui-même qu’il était « a work in progress ». Une œuvre en construction, jusqu’au bout. Voilà sans doute la plus belle leçon qu’il laisse aux musiciens : ne jamais se considérer comme arrivé, toujours retourner sur le pont. Repose en paix, colosse.
Sources
- Le Temps – Le saxophoniste Sonny Rollins, dernier « colosse » du jazz, est mort
- Le Devoir – Sonny Rollins, le « colosse du saxophone », est mort à 95 ans
- Euronews Culture – Adieu au « Saxophone Colossus » : le jazzman Sonny Rollins meurt à 95 ans
- Jazz Radio – Sonny Rollins, le « colosse du saxophone », est mort à 95 ans
- NPR Music – Sonny Rollins: The Saxophone Colossus Turns 80

