
Ce qu’il faut retenir
- Geddy Lee a acquis sa Rickenbacker 4001 en 1974 grâce à l’avance du premier contrat de Rush, et en a fait sa basse principale pendant près de dix ans.
- Le son tranchant de la Rickenbacker, combiné au système Rick-O-Sound, a défini l’identité sonore du rock progressif de Rush.
- Des albums fondateurs comme 2112, A Farewell to Kings et Hemispheres ont été enregistrés avec cette basse iconique.
- Au début des années 80, Geddy a migré vers la Fender Jazz Bass, tout en restant à jamais associé à la Rickenbacker.
La première fois que j’ai entendu l’intro de YYZ, j’ai mis un moment à réaliser que ce son tranchant, presque agressif, venait d’une basse. C’est l’effet Geddy Lee. Ce type a passé sa carrière à repousser les limites de ce qu’un bassiste peut faire dans un groupe de rock, et son arme de choix pendant l’âge d’or de Rush, c’était une Rickenbacker 4001 noire au son inimitable. Plus qu’un simple instrument, cette basse est devenue un symbole du rock progressif canadien. Retour sur une histoire où lutherie et génie musical se sont croisés pour créer quelque chose d’unique.
Des influences prog à la révélation Rickenbacker
Avant de devenir Geddy Lee — surnom hérité de la prononciation de sa grand-mère — Gary Lee Weinrib grandit à Toronto dans une famille marquée par l’histoire. Ses premières influences ? Jack Bruce de Cream, John Entwistle des Who, et surtout Chris Squire de Yes, dont le jeu de basse mélodique et incisif va changer sa trajectoire. Le déclic visuel arrive en voyant Paul McCartney jouer une Rickenbacker à la télévision. Mais c’est entre les mains de Squire que l’instrument devient pour Geddy un Graal absolu.
Geddy Lee a rejoint Rush en 1968. Avec le guitariste Alex Lifeson et le batteur Neil Peart (arrivé en 1974), il formera l’un des power trios les plus respectés de l’histoire du rock. Le trio est entré au Rock and Roll Hall of Fame en 2013.
1974 : la 4001 noire entre en scène
En 1974, Rush signe son premier contrat. Geddy reçoit sa part de l’avance — environ 400 dollars — et se précipite dans un magasin de musique. Sur le mur, une Rickenbacker 4001 en finition Jetglo l’attend. Il la branche… et déchante un peu. Le son ne ressemble pas à celui de Squire. Il lui faudra pas mal de bidouillage pour apprivoiser la bête.
Et c’est là que tout devient intéressant. La Rickenbacker 4001, ce n’est pas une basse docile. Avec sa construction neck-through en érable et noyer, ses deux micros single-coil et sa touche en palissandre, elle délivre un son brillant, claquant, avec un sustain généreux. Mais côté graves, elle peut se montrer capricieuse. Geddy a alors exploité le système Rick-O-Sound — une sortie stéréo permettant d’envoyer chaque micro vers un ampli différent.
Le micro manche partait vers un ampli basse pour les fréquences graves, et le micro chevalet vers un second ampli réglé pour ce son aigu et tranchant. En studio, il enregistrait sur trois pistes : une clean, une avec des bas-médiums, et une avec de l’overdrive. Le résultat ? Un son massif capable de remplir l’espace d’un trio sans second guitariste. Il a aussi remplacé le chevalet d’origine par un Badass II de Leo Quan pour gagner en sustain et en justesse.
Le Rick-O-Sound est une sortie stéréo présente sur certaines basses Rickenbacker qui sépare le signal de chaque micro. Tu peux reproduire cette technique avec un splitter de signal et deux amplis — parfait pour sculpter un son riche et texturé.
2112, Hemispheres : l’âge d’or prog de Rush
La Rickenbacker 4001 accompagne Rush pendant sa période la plus ambitieuse. Dès Fly by Night (1975), elle pose les fondations sonores du groupe. Tu entends cette ligne de basse agressive, rapide, qui refuse de rester en retrait ? C’est la Ricky. Avec 2112 (1976) — cette suite de plus de vingt minutes portée par les textes de Neil Peart, inspirée de la littérature d’Ayn Rand — Rush entre dans une autre dimension. La basse de Geddy ne se contente pas de poser le groove : elle mène, commente, dialogue avec la guitare de Lifeson. Les médiums incisifs de la Rickenbacker se fraient un chemin dans les arrangements les plus denses.
La montée en puissance se poursuit avec A Farewell to Kings (1977) et Hemispheres (1978). Pour l’épique Xanadu, Geddy utilise une Rickenbacker 4080 doubleneck et ajoute des pédales Moog Taurus pour des nappes de basses synthétiques. Mais Hemispheres marque un tournant : l’enregistrement aux studios Rockfield est éprouvant. La Villa Strangiato nécessite onze jours de travail — plus que l’album Fly by Night entier. Rush réalise qu’il a poussé le format prog à ses limites.
Anatomie de la Rickenbacker 4001
Fabriquée entre 1961 et 1981 en Californie, la Rickenbacker 4001 ne ressemble à rien d’autre, visuellement comme soniquement. Sa silhouette en vague est immédiatement reconnaissable, et ses caractéristiques techniques en font un instrument à part :
- Construction neck-through en érable et noyer : sustain remarquable et rigidité.
- Deux micros single-coil : un « toaster » côté manche, un micro aigu côté chevalet.
- Diapason de 33 1/4″ : légèrement plus court que le 34″ standard, pour une attaque rapide.
- Sortie Rick-O-Sound (stéréo) : bi-amplification créative possible.
- Cerclage et repères triangulaires nacrés : la signature visuelle Rickenbacker.
Pour te rapprocher du son de Geddy Lee sur les albums seventies, pense aux cordes Rotosound Swing Bass 66 en acier inoxydable : ce type de roundwound donne le claquant et la brillance caractéristiques d’une Rickenbacker.
Moving Pictures : la transition vers la Jazz Bass
Avec Permanent Waves (1980) puis Moving Pictures (1981), Rush se resserre. Geddy alterne entre sa Rickenbacker et une Fender Jazz Bass de 1972 dénichée chez un prêteur sur gages du Michigan. La raison ? Plus de punch dans les graves et un son plus facile à travailler en studio. Sur Moving Pictures, la Jazz Bass signe Tom Sawyer et Limelight, tandis que la 4001 conserve Red Barchetta.
Après la tournée de Grace Under Pressure (1983), la Rickenbacker est mise au repos. Geddy la ressortira en 2007 lors du Snakes & Arrows Tour — son road crew créera même des t-shirts pour l’occasion. Mais la Jazz Bass est devenue sa compagne de route principale.
Un héritage qui dépasse l’instrument
Ce qui rend cette histoire si marquante, c’est que Geddy Lee a redéfini ce qu’on pouvait attendre d’un bassiste de rock. Avant lui et quelques pionniers comme Squire et Entwistle, la basse restait cantonnée à l’accompagnement. Avec Rush, la Rickenbacker 4001 est devenue un instrument lead capable de mélodies complexes et de textures sonores inédites.
Ironie savoureuse : Geddy a joué la Fender Jazz Bass bien plus longtemps que la Rickenbacker, mais c’est cette dernière qui reste gravée dans l’imaginaire collectif. Lui-même le reconnaît avec humour. Quand on a contribué à façonner le son de 2112 et d’Hemispheres avec un instrument, difficile de faire oublier ce lien. La Rickenbacker et Geddy Lee, c’est comme la Les Paul et Jimmy Page : un mariage qui a transcendé la simple question de matériel pour devenir une part de l’histoire du rock. Et maintenant que Lee et Lifeson ont annoncé une tournée Rush en 2026-2027, la question se pose : reverra-t-on la mythique 4001 noire sur scène ?
Sources
- Guitar World – Geddy Lee on why he switched from Rickenbacker to Fender basses
- Rolling Stone – Geddy Lee on Rush’s Prog-Rock Opus ‘Hemispheres’
- For Bass Players Only – Geddy Lee Interview
- Guitar World – How Geddy Lee created one of the most outrageous bass tones for Rush
- Wikipédia – Rickenbacker 4001






