Avec L'Attente, Tristan Murail prolonge des recherches entamées dès 1970 autour d'un continuum sonore inspiré, entre autres, par l'univers de Ligeti, tout en réintroduisant de manière assumée des intervalles et accords " classés " (quintes, octaves, harmonies reconnaissables). L'objectif n'est pas de renouer avec les formes traditionnelles, mais de provoquer une écoute différente, centrée sur la matière sonore, ses gradients et ses transformations.
La pièce revendique un refus des solutions alors en vogue : pas de " figures " mélodiques, pas de développement au sens habituel, peu de contrastes tranchés. À la place, l'écriture déploie une continuité dense, presque organique, où les textures se modifient progressivement. Cette approche, que Murail décrit comme symptomatique d'une crise autant que d'une recherche, annonce ce qui sera ensuite théorisé sous la notion de " processus " : une musique qui évolue par glissements, altérations de timbre, déplacements d'équilibre et mutations internes.
Au-delà du travail sur le son, L'Attentepeut s'entendre comme une étude psychologique : l'attente d'une personne aimée, l'apparition d'une silhouette, l'illusion d'une reconnaissance, puis la déception, et le cycle qui recommence. Musicalement, cela se traduit par une " lave sonore " d'où émergent sans cesse des esquisses de contours : une pulsation semble se former, une mélodie paraît naître, une configuration familière s'annonce... avant de se dissoudre à nouveau dans le flux. L'oeuvre conserve ainsi un parfum de forme sans jamais s'y fixer, comme si l'on abstrait d'une musique " à la Ravel " son élégance de couleurs en la privant volontairement de thèmes et de carrures.